Le Grand Saut

Vous avez aimé les romans de Stephen King ? Vous allez adorer Le Grand Saut de Quammen. C’est écrit comme un roman et même si l’on connaît en gros l’histoire, on est captivé par un récit qui donne froid dans le dos.

Dans sa préface, Pascal Picq, paléo-anthropologue réputé et respecté résume bien la situation. Les études les plus récentes montrent que deux tiers des maladies dites émergentes sont des zoonoses. […L’évolution générale est caractérisée par] des périodes d’équilibres relativement stables ou d’évolution graduelle [qui] se trouvent entrecoupées de crises ponctuelles. […] La Covid-19 est tout simplement une ponctuation de plus dans la longue histoire de la lignée humaine. Reste à savoir ce qui l’a précédée avant le « grand saut ». […En fait] toutes les conditions d’un grand saut étaient réunies. […A savoir :] Une démographie qui a triplé en un demi-siècle, une urbanisation gigantesque, des mobilités comme jamais le monde n’en a connu et des écosystèmes déstabilisés dans lesquels les humains ne devraient pas s’aventurer, surtout quand leurs activités les mettent en relation avec le reste du monde. […]

On trouve dans cet ouvrage une liste des « gentils petits » virus qui nous accablent depuis des décennies : Machupo, Marburg (1967), Lassa (1969), Ebola (1976), VIH-I (repéré en 1981, isolé pour la première fois en 1983), VIH-2 (1986), Sin Nombre (1993), Hendra (1994), grippe aviaire (1997), Nipah (1998), Nil occidental (1999), SRAS (2003) et la grippe porcine. Et il faut encore y ajouter la fièvre Q, la psittacose, la maladie de Lyme, le chikungunya et le zika, ainsi que, petit dernier à ce jour, le SRAS-Cov2 ou COVID-19. Et Quammen insiste sur le fait que cette succession de fléaux qui apparaissent de plus en plus souvent ne sont pas dû au hasard. Ils sont le résultat de « deux types de crise, dont la première est écologique, et la seconde, médicale. Quand les deux fusionnent, leurs effets se manifestent sous la forme d’épidémies étranges, terrifiantes, nées de sources inattendues. […] Comment passent-elles d’animaux non humains aux hommes, pourquoi franchissent-elles la frontière plus souvent depuis quelques années?

Trois facteurs peuvent expliquer ce phénomène :

1. La désintégration accélérée des écosystèmes due aux activité humaines : l’exploitation forestière, le défrichage de forêts pour l’élevage, l’agriculture ou l’extraction de minerais, la construction de routes, la culture sur brûlis, la consommation de gibier, le développement urbain, le changement climatique, etc., sans oublier les marchés internationaux de biens dont la production demande tout ce qui vient d’être cité. En soi, rien de bien neuf. Sauf que nous sommes sept milliards d’individus, que nous avons des technologies de pointe et que les conséquences qui s’accumulent ont atteint un seuil critique. Nous voilà prévenus.

2. Les forêts d’Afrique centrale [et il en est de même en Asie et en Amazonie] abritent de nombreux virus […] mais tous sont pris dans un ensemble de correspondances écologiques qui limitent leur prolifération et leur aire géographique. En général ils vivent dans un animal ou une plante, avec qui ils ont un rapport symbiotique, ancien et souvent (mais pas toujours) commensal. Bref, là où ils sont, ils ne gênent personne.

3. Le bouleversement des écosystèmes : Quand on abat des arbres et qu’on tue des animaux, ces microbes originaux s’échappent […] Un parasite bousculé, évincé et privé de son hôte habituel a deux options: trouver un nouvel hôte ou un nouveau type d’hôte… ou s’éteindre. Les virus ne nous visent pas particulièrement. Il se trouve que nous sommes nombreux et disponibles.

Quammen retrace l’émergence de toute une série de virus en prenant les exemples les plus significatifs. Il en profite pour donner quelques éclaircissements sur la mécanique biologique.

Ainsi, l’épidémie de fièvre Q qui a sévi en 2007 aux Pays-Bas, entre Utrecht et Nimègue, est la conséquence de l’élevage industriel de chèvres. Suite aux quotas laitiers imposés par l’Europe, les éleveurs ont abandonné la vache pour la chèvre et la population de chèvres est passée de 7.000 en 1983 à 374.000 15 ans plus tard.

L’histoire du sida est tout aussi éclairante. On sait que le virus a sauté du chimpanzé à lhomme dans le sud-est du Cameroun en 1908, pour apparaître en Europe en 1959 et éclater en pandémie vers 1981 à Kinshasa. La transmission du virus à l’humain s’est sans doute faite localement. Ensuite, il semble que le virus soit descendu vers le sud, le long de la rivière Sangha ou d’autres affluents, jusqu’au fleuve Congo, pour aboutir à Kinshasa [] En 1940, Kinshasa comptait 40.000 habitants, 400.000 en 1960 ; cette croissance démographique « explosive » explique pourquoi le VIH sest transformé en épidémie à partir de 1959 : il faut un réservoir-hôte avec la taille critique

Je note au passage une remarque intéressante de Quammen au sujet du SRAS : à partir du moment où les super-transmetteurs peuvent être identifiés, il faut prendre des mesures ciblées et les isoler, plutôt que de réagir à l’échelle d’une population entière. Inversement, si l’on met en quarantaine quarante-neuf patients infectés et que l’on en oublie un, qui est super-transmetteur, le confinement ne sert à rien.

Quammen termine son passage en revue des principales épidémies des dernières décennies par le virus de la grippe. Ce n’est qu’en 2005 que le virus de la grippe espagnole a été identifié : H1N1. C’est le même virus qui tua un million de personnes en 1957, puis deux millions en 1968 (grippe de Hong Kong).

Le plus intéressant dans cette histoire des zoonoses est que toutes ces émergences ont en commun le même schéma général. Chaque récit de l’émergence d’une nouvelle zoonose est pratiquement la réplique du précédent au point qu’il faut tout le talent d’écrivain de Quammen pour ne pas refermer le livre après 150 pages !

Le plus étonnant est que ces connaissances ne sont pas si récentes. En 1997, l’infectiologue Donald Burke attirait déjà l’attention lors d’une conférence qui a été largement diffusée dans le monde scientifique. Il y faisait le point des connaissances et concluait à la forte probabilité d’une pandémie de type corona dans les années suivantes. Six après apparaissait le SRAS-COV1.

En refermant ce livre, deux réflexions me sont venues à l’esprit :

1° La gestion de la crise sanitaire, dont on peut mettre en question le bien-fondé (voir ci-dessus), est surtout le résultat d’un échec : nous avons échoué à éviter l’apparition du virus. Une attitude préventive consisterait à protéger les équilibres des écosystèmes et la biodiversité, à ne pas détruire les habitats des espèces-hôtes. En d’autres termes, il faudrait arrêter l’élevage industriel, la monoculture intensive, la déforestation, la chasse excessive, l’exploitation inconsidérée des riches minières… On verra encore beaucoup de virus !

La pandémie actuelle avait été prévue dès 1997 par l’infectiologue Donald Burke. Prétendre, comme le font les dirigeants des différents pays, que ce virus était inconnu et imprévisible n’est tout simplement pas conforme aux faits. Expliquer les cafouillages et l’incohérence de la gestion de la crise par cette inconnue, confine au mensonge : entourés comme ils le sont de hordes de conseillers et experts en tous genres, comment peuvent-ils prétendre avoir été surpris ?

Source :

Le Grand Saut  –  Quand les virus des animaux s’attaquent à l’homme

David Quammen (Préface de Pascal Picq) – Flammarion, 2020, 504p.

Titre original : Spillover. Animal infections and the next pandemie, publié chez Norton & Cie en 2012

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