Du bon usage du virus

Bigre ! Elle y va fort, la philosophe Barbara Stiegler, auteure d’un pamphlet publié chez Gallimard: De la démocratie en Pandémie. Et le pire est qu’elle ne manque pas d’arguments convaincants pour dénoncer la gestion de crise sanitaire. Après lecture de ce petit livre, on ne peut s’empêcher de penser aux propos de ce professeur de biologie de l’université de Lyon qui parlait, il y a un an, d’instrumentalisation du virus.

Barbara Stiegler commence par rappeler ce que disait le rédacteur en chef de The Lancet, dans un éditorial publié dans la revue médicale en avril 2020 : ceci n’est pas une pandémie mais une maladie causée par les inégalités sociales et une crise écologique. En effet, cette crise écologique qui fait consensus dans le monde scientifique, est aussi responsable de l’augmentation des maladies chroniques (diabète, maladies cardio-vasculaire, cancers, …) qui nous rendent plus fragiles face aux nouveaux virus. Et il conclut en disant : il faut changer de modèle économique, social et politique car ce modèle est à l’origine de l’émergence de ces nouvelles maladies. Quel est l’intérêt de chercher à bloquer la prolifération d’un virus si, dans le même temps, on continue à favoriser l’apparition d’autres virus ?

Barbara Stiegler dénonce ensuite le choix de la répression (2) plutôt que de l’éducation et de la prévention ainsi que l’institution scientifique qui a allègrement contribué, en ne favorisant pas la libre circulation du savoir, à la création d’un monde opposant les « complotistes » accusés de nier la dangerosité du virus, voire son existence, et les « citoyens solidaires ». Résultat : plus de débat, plus de discussion, plus de réflexion critique sur le mode de gestion de crise choisi par le pouvoir.

Stiegler rappelle également une autre révélation du Lancet, qui laisse pantois : Les modèles prévisionnistes des épidémiologistes qui ont affolé nos dirigeants et justifié le confinement et les restrictions de nos libertés fondamentales, sont basés sur un cadre mental qui n’est pas le bon ! Ils ont réfléchi en termes de peste. Or, la peste est une maladie infectieuse qui n’a rien à voir avec un virus comme le corona dont les modes de transmission sont différents.

La solution n’est donc pas dans une politique répressive mais plutôt dans l’investissement massif dans la recherche et dans le système de santé, « tout en développant un plan ambitieux pour une approche environnementale des questions de santé ».

On est loin du compte et la politique répressive choisie par les dirigeants conduit à la création de ce que Stiegler appelle un « nouveau continent mental, avec sa langue, ses normes et son imaginaire ». Et de noter que, sur ce plan, les dirigeants chinois ont une longueur d’avance, eux qui en ont inventé les dispositifs et le vocabulaire correspondant: « confinement », «déconfinement» et « reconfinement », «traçage », «application» et «cas contacts».

Le glissement insidieux des mentalités est perceptible. Ainsi sur France Culture, le président de la Ligue contre le cancer peut dire tranquillement, qu’ « en Pandémie, la démocratie est un inconvénient ». Et personne dans ce studio d’un service public ne s’en offusque. Bien plus : « Et l’autre invitée de l’émission, journaliste du service public, peut abonder dans son sens. C’est l’extraordinaire pouvoir de la dictature chinoise qui s’en est, d’après elle, le mieux sorti. Curieuse appréciation de la situation. Le pays qui, depuis des années, a laissé se multiplier de nouveaux virus sur ses marchés humides, qui prétend régler les questions sanitaires en industrialisant les élevages agricoles, qui vient de laisser le dernier virus en date se propager dans le monde entier, qui a liquidé ses lanceurs d’alerte à Wuhan, qui a dissimulé à l’OMS des milliers de morts et qui, avec le modèle du confinement, a détruit économiquement la vie de millions d’individus ainsi que leur santé physique et mentale, se voit ainsi, sur France Culture, cité en exemple pour sa gestion de la crise et son sens de la santé publique, sans que personne sur le plateau ne s’en émeuve. »

Stiegler relève enfin quelques contradictions du pouvoir français :

– Interdire les manifestations et autres rassemblements festifs mais appeler la population à manifester contre le « séparatisme islamique » après l’assassinat d’un professeur de lycée ;

– Des personnalités diverses qui traversent quotidiennement Paris pour venir expliquer dans les médias qu’il faut rester chez soi ;

– alors que le premier argument mis en avant pour justifier le confinement est la saturation des services hospitaliers, le gouvernement français étudie dès le 26 mars 2020 la possibilité de « vendre l’hôpital public à la découpe, en confiant son sort à sept cents start-up, des grandes compagnies d’assurances et des grands groupes pharmaceutiques. «

– « Du printemps à l’hiver, on avait même continué à supprimer des lits et on exigeait de l’hôpital un milliard d’économie dans le futur budget. »

Ce pamphlet, publié dans la collection « tract » de Gallimard, est, bien sûr, basé sur la situation française mais il ne faut pas être chroniqueur politique chevronné pour trouver des similitudes avec la situation belge. Stiegler conclut son livre par un appel :

« Nous pouvons certes continuer à nous confiner dans la tiédeur de nos bureaux et à participer activement, avec nos écrans, à la mise en place des réformes qui détruisent les institutions […] Mais nous pouvons aussi tenter de nous unir, avec quelques autres, pour constituer des réseaux de résistance capables de réinventer la mobilisation, la grève et le sabotage, en même temps que le forum, l’amphithéâtre et l’agora. »

(1) De la démocratie en Pandémie. Santé, Recherche, Education. Barbara STIEGLER, tract Gallimard n°23, 2021

(2) Entendu au journal parlé de 7h30 sur France Inter le 19 avril 2021 : Macron a décidé de créer 10.000 postes supplémentaires dans les services d’ordre. Pas dans les services d’urgence ou de soins intensifs. On voit tout de suite où sont les priorités du pouvoir.